STEPHEN PON

« La nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles :
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers. »

Ce premier quatrain d’un sonnet de Charles Baudelaire, l’un des avant-coureurs du mouvement symboliste, reflète à la perfection l’art du verrier Stephan Pon qui accorde au mystère et ses corollaires une source inépuisable d’inspiration. « À l’aide de pâte de verre et de verre soufflé, je tente de mettre en scène, dans un univers onirique, l’homme et les symboles qui l’entourent. » Voilà l’essentiel d’une démarche que l’artisan expose en insistant sur le caractère polysémique de son imagerie, laquelle participe des orientations expressives propres à favoriser l’interrelation entre l’œuvre et son spectateur. L’ensemble qu’il a proposé dans le cadre de la biennale ne peut qu’appuyer ses intentions.

Fragiles piliers, douze pièces de verre faisant office de socles soutiennent la course du temps, marquant l’histoire d’une âme voguant de l’aurore à son crépuscule. « Douze pas avant le vide, c’est comme la vie, d’expliquer Stephan Pon. Tu franchis des obstacles, tu luttes et combats l’adversité, pour enfin te reposer puis disparaître. Chacune des pièces qui composent mon œuvre raconte un moment ou un état de notre existence. Le personnage qui grimpe ou celui dont les membres sont emmêlés dans une corde évoque, à cet égard, les difficultés que nous rencontrons dans la vie. Quant aux chapiteaux laissés vacants, ils soutiennent l’imaginaire du spectateur qui a le loisir de se projeter sur la scène. »

Évanescents, des visages oblongs transparaissent sur les fûts des colonnes dont plusieurs sont tronquées par le couperet d’un quelconque destin. Que représentent ces têtes anonymes et fantomatiques? Seraient-ce des glaces dans lesquelles se mirent nos propres visages? L’aspect opalin de la pâte de verre dépoli laisse le spectateur dans le vague; l’incertitude nourrit tous les possibles. Verlaine, autre poète rattaché au mouvement symboliste, évoquait les beautés de la nuance et du flou. N’est-ce pas ce que Pon cherche à traduire avec ses sujets ambigus et le traitement particulier qu’il donne au verre?

« La magie du symbole, précise le verrier, est de rester infiniment suggestif; chacun y voit ce que sa puissance visuelle lui permet de voir. » Du même souffle, il ne manque pas de souligner la cohérence qui existe entre le propos de son travail et la nature de son matériau de prédilection. « Qu’il soit lisse ou rugueux, clair ou opaque, il occupe l’espace sans l’occuper. Toutes ces ambivalences font de ce médium un choix approprié offrant un champ de recherche et d’expérimentation ne pouvant qu’augmenter la diversité et la richesse de mon travail. » Affectionnant le doute, le lyrisme, le rêve, les univers insolites, le fantastique et les sujets nimbés d’hiératisme, Stephen Pon façonne ainsi les restes de civilisations oubliées. Dans sa galerie de verre, défilent les fragments de ce monde perdu, celui dont les Symbolistes firent aussi leur graal.

 

         12 pas avant le vide, 2002, 50X70cm,
pâte de verre, verre coulé

 

Philippe Bettinger

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